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Alexander Zverev maître de New York : une revanche éclatante

Il est revenu exactement au même endroit. Même côté de court, même ligne de fond, même geste pour lancer la balle en l’air. Six ans plus tôt, Alexander Zverev s’était effondré là, au moment de servir pour le titre à l’US Open, laissant filer deux sets d’avance et un cinquième set qu’il tenait entre ses mains face à Dominic Thiem. Une cicatrice profonde, du genre qui ne disparaît jamais vraiment.

Dimanche, la scène s’est rejouée. Mais l’homme n’était plus le même.

Face à lui, cette fois, un autre décor mental : Ben Shelton, l’enfant du pays, l’énergie brute, et surtout un Arthur Ashe Stadium chauffé à blanc, massé derrière l’Américain. Près de 24 000 voix, une seule direction. Zverev, lui, n’avait plus besoin de regarder derrière. Il a simplement verrouillé son regard sur la ligne de fond, sur cette routine qui l’obsède depuis des années.

Il venait de remporter Roland-Garros en juin. Il était devenu ce qu’il rêvait d’être en 2020 : un vainqueur de Grand Chelem. Et cette fois, au moment de conclure, ce n’est pas la peur qui l’a envahi. C’est le vide. Le fameux « zone » dont parlent les champions.

Une dernière balle de service, encore une, claquée comme tant d’autres dans la soirée. Imparable. 6-3, 7-6 (7-2), 5-7, 6-2. Match terminé. Titre en poche. Sauf que lui… ne le réalise pas.

Zverev se replace derrière la ligne, prêt à servir de nouveau. Corps tendu, regard concentré, comme si le point suivant l’attendait. Il faut que son clan lui crie la vérité : c’est fini. Il a gagné.

« À ce moment-là, j’étais vraiment dans ma bulle. Je n’entendais plus rien du tout », explique-t-il ensuite.

Les coachs répètent aux joueurs de toujours jouer le point suivant, d’oublier le score. Zverev l’a appliqué à la lettre. Au point d’effacer le tableau d’affichage de son esprit.

Quand l’information finit par percer cette carapace mentale, le visage du numéro deux mondial se transforme. Large sourire, presque incrédule, bras levés vers le ciel new-yorkais. L’image tranche brutalement avec celle d’un Zverev en larmes, en 2020, lâchant cette phrase douloureuse pendant la remise des trophées : « J’espère qu’un jour je pourrai ramener ce trophée à la maison. »

Ce jour est arrivé.

Un titre, une revanche, et une génération libérée

« Nous avons passé 30 ans sans gagner un titre du Grand Chelem, et maintenant nous en avons gagné deux en trois mois », souffle l’Allemand. Pour le tennis allemand, orphelin depuis l’ère Boris Becker – Michael Stich, cette séquence 2024–2026 change tout. « 2026 est le résultat de toutes les années qui ont précédé », ajoute-t-il, comme pour rappeler que rien n’est tombé du ciel.

À Flushing Meadows, le décor familial aussi a changé. En 2020, ses parents n’étaient pas en tribune. Cette fois, son père et entraîneur, Alexander Zverev Sr, suit chaque point depuis le bord du court, silhouette tendue, témoin privilégié de la transformation de son fils. Zverev en profite pour rendre hommage à ses deux parents, et surtout à sa mère, qui l’a accompagné depuis son diagnostic de diabète de type 1 lorsqu’il était enfant.

Les médecins avaient prévenu : la vie, le sport, tout serait limité. Sa mère a refusé ce scénario. « Quand des médecins vous disent que la vie et le sport seront très limités pour cet enfant, il faut une mère très forte pour répondre : “Mon fils sera ce qu’il voudra être.” Ma mère est la personne la plus importante et la plus forte que je connaisse », confie-t-il. Derrière les titres, il y a aussi cette bataille silencieuse, menée loin des projecteurs.

Une saison de fer, un corps d’athlète

Le classement le dit : numéro deux mondial. Mais la saison raconte encore mieux l’histoire. Demi-finales à l’Open d’Australie, finale à Wimbledon, sacre à Roland-Garros, sacre à l’US Open. Zverev vient de signer la meilleure année de sa carrière. Les blessures de Jannik Sinner et Carlos Alcaraz ont certes ouvert des brèches dans le tableau des grands tournois, mais le trou n’explique pas tout. Son mental s’est densifié, son physique s’est blindé.

« Il n’y a personne d’aussi fit que Zverev, il est tout en haut », juge Marion Bartoli sur BBC Radio 5 Live.

Elle le place dans la même conversation que Carlos Alcaraz, Jannik Sinner, et les monstres physiques que furent Novak Djokovic et Rafael Nadal à leur apogée. « Zverev est vraiment parmi les meilleurs athlètes à avoir joué ce sport. » Le compliment n’est pas anodin.

Son tournoi new-yorkais en donne la preuve. Ballotté dès le départ, poussé en cinq sets lors de ses deux premiers matches, terminé au cœur de la nuit new-yorkaise, il se retrouve à deux points de la sortie dès le premier tour. Là où d’autres lâchent, Zverev s’accroche. Il retourne la situation, trouve du rythme, monte en puissance. À partir du troisième tour, il ne lâche plus un set jusqu’à la finale.

Face à Ben Shelton, porté par un public résolument partisan, l’Allemand ne cède jamais à la nervosité. Il verrouille ses émotions, reste dans une forme de calme presque déroutant. Même quand il laisse filer le troisième set, la main ne tremble pas. La prise sur le match ne se relâche pas.

« J’admire énormément sa force de caractère et l’état quasi zen dans lequel il est depuis le tout début du match », analyse l’ancienne numéro un britannique Annabel Croft.

Elle aussi reste frappée par cette scène surréaliste de fin de match : « Le plus extraordinaire, et je ne crois pas avoir déjà vu ça, c’est qu’il n’a pas réalisé qu’il avait gagné. C’était tellement bizarre, comme s’il était dans un état de transe pendant qu’il jouait. »

De la chute à la transe, la boucle est bouclée. Zverev a enfin apprivoisé le plus grand court du monde. La question, désormais, n’est plus de savoir s’il peut ramener un trophée à la maison. Elle est de mesurer jusqu’où ce nouveau Zverev peut emmener une ère qui semble, enfin, lui appartenir.