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Finale de l'US Open : Zverev contre Shelton, un tournant historique

Quoi qu’il arrive dimanche soir à Flushing Meadows, Alexander Zverev et Ben Shelton refermeront leur saison de Grands Chelems avec le sentiment d’avoir franchi un cap. Pour des raisons radicalement différentes, mais tout aussi profondes.

D’un côté, Zverev, tête de série numéro un, a enfin brisé le plafond de verre que beaucoup pensaient infranchissable. Le titre à Roland-Garros l’a sorti de l’ombre écrasante de Jannik Sinner et Carlos Alcaraz, ce duo rebaptisé « Sincaraz » après avoir raflé tous les majeurs en 2024 et 2025. De l’autre, Shelton, huitième tête de série, a prouvé qu’il appartenait bien au cercle des joueurs capables d’aller au bout d’un Grand Chelem… et de renverser les meilleurs du monde sur son passage.

« Pour moi, tout ce tournoi, c’est un territoire inconnu », a reconnu l’Américain, porté à New York par une foule de 24 000 personnes acquises à sa cause. « Je me retrouve dans des situations que je n’ai jamais connues. J’ai battu des joueurs que je n’avais jamais battus. »

Il lui reste pourtant une montagne à gravir : battre Zverev pour la première fois, après cinq défaites en cinq confrontations. S’il y parvient, Shelton deviendra le premier Américain sacré en Grand Chelem en simple messieurs depuis Andy Roddick en 2003. Et le premier joueur noir américain à gagner un titre majeur en simple depuis Arthur Ashe en 1975. Le poids de l’histoire est là, bien réel, même si Shelton préfère sourire quand on le lui rappelle.

Zverev, enfin au rendez-vous de son destin

Au début de la saison, imaginer Zverev avec deux titres du Grand Chelem en 2026 relevait du pari audacieux. Aujourd’hui, ce scénario n’a plus rien d’une fiction. Sacré à Paris, finaliste à Wimbledon, le voilà de nouveau en finale à l’US Open, avec l’étiquette de favori, même légère, face à Shelton.

Le contraste avec les années précédentes est saisissant. Trois finales majeures perdues, un échec déchirant ici même en 2020 face à Dominic Thiem après deux sets d’avance, et cette impression tenace qu’il avait laissé passer sa chance au moment où Sinner et Alcaraz prenaient le pouvoir. Les blessures des deux prodiges ont ouvert une brèche cette saison – Alcaraz absent à Roland-Garros et Wimbledon, Sinner forfait à New York – mais Zverev a dû avoir la force de s’y engouffrer.

Interrogé sur la possibilité de finir 2026 avec plus de titres majeurs que Sinner et Alcaraz, l’Allemand n’a pas vacillé : « J’y croyais. Je croyais que c’était possible. Je pense que beaucoup d’entre vous n’y croyaient pas. La question, c’était toujours : est-ce que Carlos et Jannik vont encore jouer les quatre finales de Grand Chelem entre eux ? Avec ce qui s’est passé ces deux dernières années, c’était légitime. Je suis heureux de la façon dont cette année se déroule, mais il me reste un gros match dimanche. »

Ce « gros match », il l’aborde en homme transformé. Sa victoire à Roland-Garros contre Flavio Cobolli a balayé des années de doutes mentaux. Depuis, Zverev joue les derniers tours de majeurs avec le visage de quelqu’un qui sait enfin que son heure n’est plus un mirage.

Son parcours à Flushing Meadows n’a pourtant pas été flamboyant d’entrée. Des matches tirés en longueur, des fins au cœur de la nuit, un niveau parfois poussif. Mais tour après tour, l’Allemand a resserré le jeu. Il n’a toujours pas affronté de membre du top 20 sur ces deux semaines. Shelton, lui, incarne un tout autre calibre.

Shelton, la puissance, la rue et l’histoire

Ben Shelton n’a pas seulement fait du bruit avec son service. Il a fait trembler les certitudes. Sa mise en jeu a régulièrement dépassé les 140 mph sur la quinzaine, mais le jeune Américain ne se résume plus à un canon de service. Son instinct offensif s’est enrichi d’une vraie capacité à défendre, à prolonger les échanges, à masquer ses faiblesses d’hier, notamment côté revers.

Les résultats parlent pour lui : quatre titres cette saison, sur quatre surfaces différentes. Dallas en dur indoor, Munich sur terre battue, Stuttgart sur gazon, puis le Canadian Open en dur extérieur. Un tour d’horizon complet du circuit, comme une préparation grandeur nature à une campagne de Grand Chelem. Le point d’orgue est arrivé à New York, avec une victoire charnière sur Alcaraz en quart de finale, son premier succès contre un joueur du top 3. Un duel épique bouclé à 3 h 34 du matin, dans une ambiance électrique, face à un septuple champion de majeurs qui faisait son retour après près de cinq mois sans compétition.

« Ben est dans la bonne direction toute l’année. Ses quatre titres sur des surfaces différentes en sont la preuve », a analysé son père et entraîneur, Bryan Shelton. « Il accepte de souffrir un peu plus dans les rallyes, d’aller plus loin dans les échanges, et d’exploiter vraiment son athlétisme. »

Cette progression ne passe pas inaperçue. Pour James Blake, ancien numéro quatre mondial, un sacre de Shelton aurait un impact immense sur la représentation des Afro-Américains dans le tennis. Il souligne le nombre d’enfants et d’adultes qui, en le voyant en finale, se sentiront concernés par un sport longtemps perçu comme réservé à un certain milieu. Un joueur qui leur ressemble, sur la plus grande scène, dans un tournoi historiquement associé à Arthur Ashe, cela dépasse largement le simple cadre sportif.

La pression, juge de paix

La finale, elle, se jouera autant sur la qualité de jeu que sur la gestion de l’instant. Zverev connaît le décor, les couloirs de l’US Open, le poids d’une finale perdue ici. Shelton, lui, découvre. Comme Cobolli à Paris, il pourrait sentir l’événement lui tomber sur les épaules.

Mais le contexte est différent. Shelton joue chez lui, devant un public qui rêve d’un champion américain depuis plus de vingt ans. Le soutien sera bruyant, assumé, parfois bouillant. Zverev, lui, a appris à survivre dans l’hostilité, à accepter de ne pas être le chouchou.

L’Allemand vise un deuxième titre majeur, le doublé Roland-Garros–US Open, et une troisième finale consécutive de Grand Chelem pour sceller son retour au premier plan. L’Américain, 23 ans, vise bien plus qu’un trophée : une place dans l’histoire de son pays et une percée symbolique qui pourrait changer le visage du tennis américain.

Reste une question simple, brutale, qui plane au-dessus du court Arthur-Ashe : dimanche, la logique du palmarès résistera-t-elle à la vague Shelton, ou l’US Open va-t-il consacrer le début d’une nouvelle ère?