Khamila Sani Ibrahim : un parcours de basket au Nigeria
Abuja, Nigeria – Enfant, à Kano, dans le nord du pays, Khamila Sani Ibrahim savait déjà que le terrain n’était pas fait pour elle. Ou plutôt, qu’il n’était pas censé l’être. Les rares fois où une fille apparaissait sur un parquet de basket, c’était l’exception, presque une anomalie dans un paysage sportif réservé aux garçons.
Pour jouer, elle devait ruser. Composer avec les attentes familiales, les regards, les non-dits.
« C’est très difficile pour moi de m’entraîner au basket », raconte Ibrahim. « Je ne sors jouer que lorsqu’ils ne sont pas là, ou je leur dis que je vais voir des amis, et de là je pars au terrain. »
Son amour du jeu se glissait dans les interstices de la vie quotidienne, entre une visite aux grands-parents et les devoirs du soir, loin des yeux des adultes.
Un terrain longtemps fermé aux filles
Dans de nombreuses communautés du nord du Nigeria, le sport, qu’il s’agisse de basket ou de football, s’est longtemps écrit au masculin. Les garçons monopolisent les terrains, les ballons, les entraîneurs. Les filles, elles, se heurtent à une double barrière : le manque d’infrastructures adaptées et la force des habitudes sociales.
Accès limité aux terrains, pénurie de matériel, quasi-absence de coaching structuré, peu de compétitions : la liste des obstacles est longue. Pour celles qui veulent s’accrocher au ballon, chaque minute de jeu est arrachée.
C’est dans ce décor que Grassroots To Greatness (G2G) a décidé d’installer ses panneaux de basket et ses lignes de touche. Une initiative taillée sur mesure pour les filles, pensée comme un tremplin plus que comme un simple programme.
G2G, une brèche dans le mur
Jawahir Bello, militante de la jeunesse et du sport, a lancé G2G après avoir constaté à quel point les opportunités pour les filles étaient rares dans la région. Là où les tournois se succèdent pour les garçons, les filles n’avaient souvent que des matchs improvisés dans des cours d’école.
Avec G2G, le cadre change. Les tournois sont féminins, l’organisation est structurée, les codes vestimentaires respectent les normes locales. Sur le parquet, les joueuses portent des hijabs spécialement conçus, de longs débardeurs sportifs, des collants techniques.
« Notre valeur centrale, c’est la participation au sport sans rien faire qui aille à l’encontre de nos valeurs culturelles ou de notre identité de musulmanes », explique Bello à Al Jazeera. « Que tu portes un hijab ou des sous-vêtements couvrants sous ton maillot, la modestie est essentielle. Tu viens modeste, décente et entièrement couverte. »
Elle s’attendait à des résistances, à des refus, à des portes qui se ferment. Les tournois réservés aux filles, les séances d’entraînement communautaires, tout cela pouvait bousculer. Mais sur le terrain, les réactions ont souvent surpris : des leaders locaux, des parents, des responsables communautaires ont accueilli le projet, rassurés par son ancrage culturel.
Pour recruter, G2G ne débarque pas de l’extérieur avec des promesses vagues. Le programme s’appuie sur les entraîneurs de quartier déjà en place, ceux qui connaissent les familles, les sensibilités, les règles tacites. Ce sont eux qui forment les équipes, qui repèrent les talents, qui ouvrent les portes.
Un tournoi, et une révélation
Quand Ibrahim a représenté l’État de Kano lors d’un tournoi inter-États organisé par G2G, elle a découvert un univers radicalement différent de celui de ses équipes locales, dominées par les garçons. Là-bas, elle jouait souvent en étant sous-estimée, tolérée plus qu’acceptée.
Cette fois, le décor était autre : des filles venues d’une demi-douzaine, parfois jusqu’à neuf États, des matchs disputés, une organisation professionnelle.
« Ce que G2G a fait pour nous était incroyable », souffle Ibrahim. « Ils ont fourni les maillots, les hijabs personnalisés, les ballons, pris en charge notre transport et même donné des indemnités financières à toutes les équipes, qu’elles gagnent ou qu’elles perdent. On s’est senties vues et valorisées. »
Pour beaucoup, c’était la première fois qu’elles recevaient un jeu de maillots complet, un hijab adapté à la pratique, un vrai ballon d’entraînement. Des détails pour certains, un changement de dimension pour elles.
À Abuja, une autre jeune joueuse, Fatima Diouf, a pris le même chemin par une autre porte. Elle a commencé le basket à l’école, à 11 ans, avant de rejoindre G2G pour se mesurer à un niveau supérieur. Son équipe n’a pas atteint la finale, mais elle est repartie avec autre chose que des regrets.
« J’ai appris beaucoup de choses au-delà du basket », confie-t-elle. « J’ai appris le travail d’équipe, la confiance, la discipline et comment continuer à progresser. »
Les défaites, dans ce contexte, deviennent des cours accélérés de caractère.
Le match continue en dehors du parquet
Pour Ibrahim, le combat ne s’arrête pas au buzzer final. Trouver du temps pour s’entraîner reste un défi quotidien. Elle doit composer avec le doute, celui qu’elle a en elle et celui que lui renvoient certains garçons, persuadés que les filles ne peuvent pas jouer au même niveau.
À cela s’ajoute un autre marathon : jongler entre les séances intensives, les tâches domestiques et le travail scolaire. Les journées se remplissent, l’énergie se fragmente, mais la passion tient.
Dans ce paysage, les voix comme celle de Mansur Abdullahi comptent. L’adjoint du sélectionneur de l’équipe nationale féminine U-20 de football du Nigeria, les Falconets, voit dans ces structures locales un maillon indispensable.
« Les instances officielles du sport ont de grandes structures, mais les groupes locaux apportent la vraie confiance et la compréhension culturelle », explique-t-il. « Ce n’est qu’à travers des initiatives menées par les communautés que les équipes professionnelles comprendront ce qui est acceptable pour les filles et les garçons, et comment présenter le sport de manière à ce qu’il s’intègre aux valeurs existantes au lieu d’entrer en conflit avec elles. »
En clair : sans ces relais de terrain, les grandes ambitions restent théoriques. Les clubs professionnels, les fédérations, les académies ne peuvent toucher les jeunes que si quelqu’un, en amont, a déjà ouvert la voie.
Rêver plus grand, sans se renier
Pour les participantes, chaque tournoi G2G est plus qu’une simple compétition. C’est un miroir. Une façon de se voir autrement, de se projeter.
Avant de rejoindre le programme, le père d’Ibrahim doutait. Il craignait que le sport de haut niveau ne bouscule les normes familiales, que les tenues ou l’environnement ne soient pas compatibles avec leurs principes. Puis il est venu la voir jouer. Il a vu les hijabs, les tenues couvrantes, l’organisation rigoureuse. Et son regard a changé.
Aujourd’hui, il compte parmi ses plus fervents soutiens.
Ibrahim, elle, ne se fixe plus de limites géographiques. « Je veux décrocher une bourse sportive universitaire aux États-Unis et, plus tard, devenir professionnelle. Au-delà de ça, je veux que d’autres filles musulmanes du nord du Nigeria voient que le sport construit ta santé, ta force, ta confiance, et que rien ne doit t’empêcher de poursuivre tes rêves », dit-elle.
Diouf, de son côté, a été frappée par l’ampleur du réseau réuni autour du tournoi : entraîneurs, responsables, organisateurs. Une cartographie humaine qui lui a ouvert l’horizon. Elle s’imagine désormais jouer à travers le continent africain, porter d’autres couleurs, affronter d’autres styles de jeu.
Pour G2G, l’objectif dépasse largement l’organisation de tournois féminins. Jawahir Bello veut que chaque fille comprenne qu’elle a une place dans le sport, qu’elle peut concourir sans avoir à renoncer à ce qu’elle est.
« Tu peux garder ton identité, rester couverte et tout de même accomplir quelque chose dans la vie », insiste-t-elle.
La balle est désormais en l’air. Reste à voir jusqu’où ces trajectoires, nées sur des terrains souvent oubliés, pourront emmener toute une génération de filles du nord du Nigeria.




