Monza, temple des paradoxes : Hamilton, Antonelli et Gasly en pole
Sous le soleil écrasant de Monza, le paddock ressemble à une place de village un jour de fête nationale. Ça déborde de monde, de bruit, de maillots… et d’histoires qui s’entrechoquent. Au milieu de tout ça, un nom revient sans cesse : Lewis Hamilton. Mais, cette fois, même ses propres supporters savent qu’il ne pourra pas tout faire tout seul.
« Il peut le faire… mais il lui faut Leclerc »
Anton et Tim, maillots d’Angleterre sur le dos, portent un message clair : « Hamilton 44 Still I Rise ». Accent néerlandais, drapeau anglais, cœur tourné vers un Britannique au volant d’une Ferrari. Ils sourient quand on leur demande s’ils sont là pour Max Verstappen. La réponse fuse : « Noooooo! Et nous ne l’avons jamais été », plaisante Tim.
Les chiffres, eux, sont moins amusants. Hamilton compte 59 points de retard sur Kimi Antonelli dans la course au titre. L’ultime quête du huitième sacre ressemble à une ascension en montagne, tardive et brutale. Pourtant, Anton n’hésite pas : « Bien sûr qu’il peut le faire. »
Tim ajoute la nuance qui résume tout l’enjeu de la saison : « Peut-être avec un peu de chance – mais il a besoin de Charles Leclerc. » En clair, pour ces fans, l’Italien de cœur, c’est Antonelli, mais le projet de titre, c’est Hamilton… à condition que Leclerc accepte, au moins cette année, de devenir un lieutenant.
Alors, est-on arrivé au moment où Leclerc doit se muer en numéro deux ? « Oui, c’est sûr. Au moins pour cette saison », tranche Tim. Monza adore les hiérarchies claires. Cette année, elles sont tout sauf évidentes.
Gasly, un roi surprise et une course impossible à lire
Sur la piste, un autre récit bouscule les certitudes. Pierre Gasly s’élance en pole position après avoir claqué un tour qui a pris tout le monde à contre-pied. Alpine a tout bien fait samedi, pendant que les autres se débattaient avec le trafic, les réglages ou la gestion d’énergie. Résultat : un Français en tête de grille à Monza, une première depuis Jean Alesi en 1997.
Le problème pour Gasly, c’est que la vérité du samedi ne ressemble pas à celle du dimanche. Sur les longs relais de vendredi, Alpine n’apparaissait que comme la cinquième force, derrière Mercedes, McLaren, Ferrari et Red Bull. La pole est un exploit. La victoire, elle, ressemblerait à un hold-up.
Andrea Stella, patron de McLaren, s’attend à une « course très intéressante ». Traduction : personne ne sait vraiment comment tout cela va se déplier. À Monza, le jeu d’aspiration reste une arme fatale. Le DRS et la puissance électrique peuvent transformer un attaquant en victime dans la ligne droite suivante.
La gestion de l’énergie va d’ailleurs devenir un casse-tête. Utiliser le mode boost pour dépasser une voiture plus lente, c’est prendre le risque de se retrouver sans réserve électrique un tour plus tard et de se faire avaler. « Si tu commences à jouer avec le boost et à doubler des voitures, tu peux te faire redoubler et perdre du temps sur l’ensemble de la course. Mais en même temps, si tu es plus rapide, tu as envie de passer », résume Stella. Monza, version 2024 : un sprint de 53 tours joué aux échecs.
Côté stratégie, le décor est posé : une seule halte au stand attendue, faible dégradation, gommes proches en performance. George Russell, deuxième sur la grille dans ce qui semble être la voiture la plus rapide, possède un atout unique : un train neuf de mediums. Ferrari, McLaren et Max Verstappen, eux, gardent un jeu de softs neufs. Les utiliser au départ pour exploser les premiers tours, ou les garder pour un dernier relais agressif si le medium tient assez longtemps pour un schéma medium-soft plutôt que soft/medium-hard ? Tout le monde a la même question. Personne n’a la même réponse.
Le modèle stratégique officiel donne Russell vainqueur devant Oscar Piastri, Charles Leclerc et Gasly. Les chiffres racontent une histoire. Monza, souvent, en écrit une autre.
Échiquier virtuel, pole bien réelle
Avant même de surprendre la F1, Gasly avait déjà gagné un duel. Quinze minutes avant les qualifications, le Français jouait en ligne aux échecs contre… George Russell. Et il l’a battu.
« Avant la qualif, je me sentais plutôt confiant, parce que je lui prenais pièce après pièce », sourit Gasly. Son préparateur physique, Ben Thorne, observait la scène. « Pour l’anecdote, Ben m’a dit : “OK, tu es en train de prendre George ici, mais il va te reprendre dans quelques minutes.” » Gasly a répondu par un juron, avec le sourire. La suite, tout le monde la connaît : le Français a gardé l’avantage, sur l’échiquier comme sur la piste.
Reste à voir si la partie n’a pas simplement changé d’échelle. Aux échecs, une erreur coûte une pièce. À Monza, elle peut coûter un podium.
Hamilton célébré… en rouge, mais pas seulement
Dans cette atmosphère brûlante, un autre hommage attire les regards. Dans un coin du paddock, un portrait de Lewis Hamilton attend son destinataire. Œuvre du Français Constantin Vincent, 24 ans, ancien étudiant en finance devenu artiste à plein temps, la pièce est composée de vieux pneus de karting et d’acrylique. On y retrouve des fragments de la légende : le numéro 44, « Hammertime », « Still I Rise », des trophées, des phrases que les fans associent au septuple champion du monde.
« C’est vraiment un hommage à Hamilton et à toute la communauté », explique l’artiste, qui a déjà réalisé des portraits de Rafa Nadal, Carlos Alcaraz et Jannik Sinner. Cinquante heures de travail, des souvenirs de fans intégrés dans la matière, et une mission : réussir à remettre l’œuvre à Hamilton ce week-end, avec l’aide de la communauté F1.
Pour Constantin, créer ce portrait a été l’occasion de « découvrir ce pilote et ses valeurs ». À Monza, Hamilton est un adversaire pour Ferrari. Il est aussi, paradoxalement, une figure adoptée, respectée, parfois même revendiquée par des tifosi qui grandissent avec lui autant qu’avec la Scuderia.
Sinner, les tifosi et le dilemme Antonelli
Le paddock pré-course ressemble à une avant-première de cinéma. Les VIP se succèdent, les caméras suivent. Au milieu, Jannik Sinner. L’Italien, quintuple vainqueur en Grand Chelem, ne joue pas l’US Open cette année. Il a donc choisi d’être là, à domicile, au milieu des monoplaces.
La cohue pour obtenir une photo est féroce. Certains n’attrapent qu’un cliché de l’arrière de sa tête. Julieta, supportrice Ferrari, a plus de chance : un membre de son groupe réussit à immortaliser l’instant. Elle est rayonnante. « C’était incroyable ! Mon grand-père m’a rendue fan de lui. Incroyable ! »
Julieta veut une victoire de la Scuderia. Ou plutôt, elle veut quelque chose d’encore plus précis : « Je veux vraiment que Lewis Hamilton gagne, j’y crois, mais si Charles Leclerc gagne, ce serait aussi incroyable. » La phrase résume l’Italie d’aujourd’hui : Ferrari reste la religion, mais certains de ses fidèles prient aussi pour un Britannique en combinaison rouge.
Et Kimi Antonelli dans tout ça ? Le jeune Italien de 20 ans, leader du championnat depuis sa victoire au Japon à 19 ans, 7 mois et 4 jours, peut mettre fin à 73 ans d’attente pour un champion du monde transalpin. Il arrive à Monza avec 59 points d’avance et six victoires cette saison. Il part pourtant du fond de grille, pénalisé par un changement de moteur.
Julieta sait ce que représenterait une victoire d’Antonelli aujourd’hui : « Ce serait important pour Monza parce qu’il est italien. » Elle ajoute que Ferrari « pourrait peut-être » le soutenir s’il réussit sa saison. Puis elle conclut, sans hésiter : « Mais je préfère Hamilton. »
Antonelli, l’Italien en argent dans un pays rouge
Dans les tribunes, le conflit intérieur est palpable. « Ferrari est mon cœur », lâche Thomas, né à Monza, en regardant la piste. Emanuele, venu avec sa fille Matilde, va plus loin : « C’est une religion. En Italie, on supporte d’autres équipes, d’autres sports, mais il n’y a qu’une Ferrari. »
La formule revient souvent : en Italie, Ferrari, c’est la F1. On plaisante en disant que le poste de team principal de la Scuderia est aussi sensible que celui du Pape. Alors, comment accepter qu’un Italien, présenté comme un talent générationnel, se batte pour le titre… au volant d’une Mercedes ?
Antonelli ne roule pas en rouge. Il menace pourtant les ambitions de Hamilton et Leclerc, les deux hommes censés incarner le présent de Ferrari. Le jeune Italien ne divise pas seulement les points au championnat. Il divise aussi les cœurs.
Canicule, pénalités et chasse au drapeau à damier
La treizième manche de la saison se déroule dans une chaleur écrasante. Les moteurs souffrent, les pneus aussi, les nerfs davantage encore. Gasly a signé un tour d’anthologie pour arracher la pole. Antonelli, lui, s’élance 19e, condamné à une remontée furieuse s’il veut limiter la casse au championnat.
Devant, George Russell voit une opportunité en or : partir de la première ligne, dans ce qui ressemble à la voiture la plus performante du plateau, pendant que son coéquipier et rival pour le titre s’élance du fond. Chaque point grappillé aujourd’hui pèsera lourd demain.
Derrière, McLaren rôde, Lando Norris vise un troisième succès consécutif depuis la huitième place, Max Verstappen reste une menace constante, même sans être favori. Ferrari, elle, a perdu du rythme, mais pas son instinct de chasseur. À Monza, la Scuderia ne renonce jamais avant le drapeau à damier.
Les modèles, les graphiques et les simulations ont livré leurs prédictions. La course, elle, s’annonce bien plus sauvage. Entre un Gasly en pole, un Antonelli en mission, un Hamilton en quête d’un huitième titre et un public italien tiraillé entre le rouge Ferrari et l’argent Mercedes, Monza n’attend plus qu’une chose : savoir qui, ce soir, osera vraiment tout pour franchir la ligne en premier.




