Pablo Torre et l'affaire explosive des Clippers
Pendant des mois, Pablo Torre a eu l’impression de crier dans le vide. Un podcast, une enquête fleuve, des documents, des témoins, un Pulitzer à la clé… et en face, un milliardaire, une superstar et une partie du public qui préférait leur version à la sienne.
Puis le 2 septembre, l’NBA a frappé. Fort. Historiquement fort.
Une enquête contestée, puis confirmée par l’NBA
Dans son podcast « Pablo Torre Finds Out », le journaliste a patiemment remonté le fil d’une affaire explosive : la manière dont les Los Angeles Clippers auraient contourné le salary cap en liant des revenus hors terrain de Kawhi Leonard à la franchise. Au cœur du dossier, un contrat d’endorsement fantôme de 28 millions de dollars avec Aspiration, dont le cofondateur a depuis été condamné à 14 ans de prison pour fraude envers des investisseurs, parmi lesquels le propriétaire des Clippers, Steve Ballmer.
Ballmer a toujours nié avec virulence toute implication dans un montage de ce type. Torre, lui, a encaissé les coups : critiques publiques, attaques sur sa crédibilité, mise en doute de son travail, y compris par d’anciens collègues et grandes figures du milieu. Mark Cuban, ex-propriétaire NBA, et l’ancien joueur Ty Lawson, désormais podcasteur, l’ont pris pour cible.
Même ESPN, son ancien employeur, a semblé lui tourner le dos avec un article titré : « Sources : NBA has no evidence Ballmer funneled money to Leonard via sponsors ». Un papier perçu comme un texte à charge contre son enquête, et un ballon d’oxygène pour le camp Ballmer. Le site Puck, via Peter Hamby, l’a à son tour accusé de courir après le buzz, l’audience et les clics.
Puis l’NBA a rendu son verdict, après avoir mandaté le cabinet Wachtell Lipton pour une enquête indépendante. Le rapport est sans détour : les Clippers ont « commis de multiples violations significatives des règles », et Kawhi Leonard, via son oncle Dennis Robertson, a poussé la franchise à l’aider à obtenir des revenus hors terrain, a obtenu ces deals, et n’a pas remboursé des dépenses personnelles réglées par le club.
Les mots d’Adam Silver ont claqué : « Je suis profondément déçu par ces violations flagrantes de nos règles et par les échecs institutionnels et de leadership des Clippers qui ont conduit à ces agissements. La sévérité des sanctions reflète la gravité des violations. »
Ballmer, lui, a dénoncé une enquête « fortement biaisée » et annoncé qu’il explorait « tous les recours juridiques » possibles pour répondre à ce qu’il qualifie « d’injustice grossière ».
Au milieu, Pablo Torre voit l’instance qu’il a longtemps mis en cause confirmer, point par point, l’architecture générale de son travail. Sans se laisser aller au triomphalisme, il sait ce que cette décision représente : une validation factuelle, même si, pour lui, le journalisme ne doit pas dépendre de l’aval de ceux qu’il met en cause ni des prix qu’il récolte.
ESPN, Puck et la bataille du récit
L’épisode ESPN reste pour lui un tournant amer. Le 17 août, la chaîne publie un article signé Don Van Natta Jr., Baxter Holmes et Ramona Shelburne, reprenant la ligne défensive des Clippers : l’NBA n’aurait « aucune preuve » que Ballmer ait fait transiter de l’argent vers Leonard via des sponsors.
Torre s’interroge toujours sur trois points : le choix de ce cadrage, l’absence de coup de fil avant publication, et la promesse non tenue d’inclure sa réaction. Sa réponse, simple : il maintient son enquête, attend le verdict de l’NBA et poursuit ses investigations.
Selon ses propres informations, les Clippers et un communicant de crise engagé par Ballmer auraient cherché à vendre à plusieurs médias une version des faits la plus favorable possible au propriétaire. Une version qui, rétrospectivement, ressemble étrangement au communiqué des Clippers publié quasiment en même temps que l’article d’ESPN, communiqué rapidement démenti par l’NBA elle-même.
Pour Torre, la question est frontale : comment un grand média, ayant accès à des mois de travail documenté, peut-il juger plus crédible la ligne de défense d’un propriétaire désormais reconnu par l’NBA comme ayant menti à répétition, plutôt que celle d’un ancien collègue appuyé par des sources humaines et des preuves écrites sans explication alternative plausible ?
Le podcast de Puck, lui, a pris une autre voie : celle de l’attaque ad hominem. Torre y est décrit comme un chasseur de notoriété, un homme obsédé par sa propre audience. Il y voit une forme d’ironie noire : être sermonné sur les standards journalistiques par un média qui, à ses yeux, n’en respecte aucun. Il parle d’une charge « étrangement personnelle », entre incompétence et malveillance.
Dans ce climat, les excuses publiques de Mark Cuban et Ty Lawson ont eu un poids particulier. Brèves, directes, et, pour Torre, sincèrement appréciées.
Une sanction historique… et un traitement de faveur pour Kawhi Leonard
Au bout du processus, l’NBA a dégainé la plus lourde sanction de son histoire contre une franchise : 30 millions de dollars d’amende, cinq premiers tours de draft confisqués, et une suspension d’un an pour Steve Ballmer.
Face à cela, la note pour Kawhi Leonard paraît dérisoire : 700 000 dollars d’amende, aucune suspension, la possibilité de partir au Canada et d’être transféré aux Toronto Raptors sans réelle entrave sportive.
Pourquoi un tel écart ? Torre y voit un parfait exemple de la raison pour laquelle il refuse de mesurer la valeur d’une enquête à l’aune d’une décision d’instance. Une sanction est aussi une négociation. Un compromis politique. Pas seulement un miroir de la vérité.
Selon ses informations, l’NBA aurait choisi de ménager Leonard pour neutraliser une arme potentielle de Ballmer : l’arbitrage. En acceptant une sanction légère, Kawhi et le syndicat des joueurs auraient consenti à un accord qui écartait cette voie procédurale. Résultat : lorsque la ligue frappe Ballmer, le propriétaire ne peut plus espérer un arbitrage interne et doit se tourner vers les tribunaux civils, attaquant l’NBA, le commissaire, Wachtell Lipton… et potentiellement quiconque se trouve sur la trajectoire.
Autrement dit, la claque infligée à Leonard ne raconte pas toute l’histoire de sa responsabilité. Elle raconte aussi la stratégie juridique de la ligue.
Le communiqué de Leonard, lui, cherche à fermer la porte en douceur : il y parle d’« intégrité » et de « respect du jeu », dit accepter « l’entière responsabilité des erreurs de jugement de son entourage » et regrette la distraction causée pour les fans et sa famille.
Pour Torre, les documents qu’il détient racontent autre chose. Leonard a 35 ans, a participé aux réunions avec les franchises, connaissait les demandes formulées par son oncle. Des contrats portent sa signature, précisément dans les sections qui attestent de sa connaissance et de son accord. Le récit d’un joueur presque étranger aux agissements de son camp ne colle pas, à ses yeux, avec les pièces du dossier.
Leonard, lui, peut tourner la page : « ce n’était pas idéal, je regrette certaines choses, à bientôt à Toronto ». Et laisser derrière lui un propriétaire qui a voulu le recruter à tout prix, au point de s’exposer à un jeu d’intérêts divergents qui a fini par exploser au grand jour.
Après les Clippers, une autre bombe à Los Angeles
Une précision importante : Torre ne vise pas tout le monde. Il le répète : ni les New York Knicks ni Jalen Brunson ne sont aujourd’hui des cibles de son travail. L’attention est ailleurs.
Dès demain, son podcast doit lancer la première partie d’une nouvelle enquête. Autre sport, même ville, même toile de fond : argent, pouvoir, institutions et intérêt public. Au centre, Mark Walter, propriétaire des Los Angeles Dodgers, déjà visé par une enquête fédérale autour de 21 milliards de dollars de prêts non déclarés provenant de deux compagnies d’assurance qu’il contrôle, et qui vient de céder les Lakers à Bob Iger et Joshua Kushner pour 12,5 milliards.
Torre promet un récit dense mais accessible. Une affaire qui implique des agences fédérales, des joueurs Hall of Fame, une équipe NBA de Los Angeles, une équipe MLB de la même ville, et des enjeux qui dépassent largement le cadre du terrain. L’objectif : prendre un montage financier tentaculaire et le rendre compréhensible, concret, urgent pour le public.
Cette première partie, explique-t-il, trouve son point d’entrée dans la vente des Lakers à Iger et Kushner. Le reste viendra au fil des semaines, au rythme d’une enquête qui a déjà mobilisé des mois de travail, accélérée encore ces derniers temps.
Pablo Torre n’attend pas que l’NBA, ESPN ou Puck lui donnent raison. Il continue d’empiler les faits, les voix, les preuves. La ligue vient de lui offrir un écho spectaculaire. La question, désormais, n’est plus de savoir s’il avait un point.
C’est de savoir qui osera encore prétendre ne pas l’avoir entendu.




