Roger Federer intronisé au Hall of Fame de Tennis
NEWPORT (Rhode Island) — Le soleil se couchait lentement sur le gazon en fer à cheval de Newport lorsque Roger Federer a avancé vers l’estrade. Costume beige parfaitement ajusté, démarche tranquille, le Suisse a embrassé et serré dans ses bras Mirka, son épouse, qui venait de le présenter. Puis il a levé les yeux vers le public et a compris que ce moment-là serait plus difficile qu’une balle de break à sauver sur le Central de Wimbledon.
« Oh man », a-t-il lâché d’entrée, en anglais, avant de marquer une pause. Le premier homme de l’histoire à remporter 20 titres du Grand Chelem venait de découvrir qu’un discours au Hall of Fame pouvait ébranler plus encore qu’une finale à New York. « C’est du très haut niveau et difficile à enchaîner », a-t-il ajouté, en référence à la présentation de Mirka, qu’il a taquinée en lui demandant si elle « s’était secrètement entraînée ».
Un “Swiss Maestro” submergé
À 45 ans, trois semaines après son anniversaire, le “Swiss Maestro” est devenu le 272e membre de l’International Tennis Hall of Fame. La cérémonie, précédée d’un premier tapis rouge sur le court central, l’avait déjà placé sous le feu des projecteurs. Lui, si souvent maître de ses émotions sur le court, a reconnu être « un peu stressé, pour être honnête ».
Son discours a duré près de trente minutes. Trente minutes à remonter le fil d’une carrière qui l’a porté au rang de légende, avec ce revers à une main fluide, ces montées au filet éclairs, et ces 237 semaines consécutives passées au sommet du classement ATP. Trente minutes aussi à lutter, cette fois, non contre un adversaire, mais contre des larmes qui sont revenues par vagues.
La première vraie secousse est venue au milieu de son allocution, lorsque Federer a évoqué son idole d’enfance, Stefan Edberg. Les mots se sont brisés, la voix a tremblé. Il a parlé de « larmes de joie ». Le public a compris qu’il assistait à un moment rare : le champion, souvent perçu comme intouchable, se dévoilait sans filtre.
Edberg, Luthi, Mirka : les piliers
Après Edberg, le flot d’émotion a repris lorsque Federer s’est tourné vers Severin Lüthi, son entraîneur de toujours. Le Suisse a rendu hommage à l’homme qui l’a accompagné dans les coulisses de ses plus grands triomphes, de ses cinq titres consécutifs à l’US Open (2004-2008) à ses dix finales de Grand Chelem de rang, dont huit remportées.
Puis est venu le chapitre le plus redouté : « Maintenant, la partie Mirka », a-t-il annoncé, avant de s’interrompre, submergé. « Oh gosh, c’est un tel bazar », a-t-il soufflé, dépassé par l’émotion. Il a tenté de désamorcer la tension par l’humour, comme pour retrouver ce relâchement qui a fait sa force sur le court. Mais les larmes ont pris le dessus, aussi soudaines qu’un retour gagnant long de ligne.
« J’ai besoin de mouchoirs et de lunettes de soleil, de tout pour me protéger en ce moment », a-t-il lancé au public, dans un mélange de pudeur et d’auto-dérision. La salle a répondu par un soutien chaleureux, comme un stade qui se lève pour saluer un dernier jeu de service.
Le champion qui n’oublie personne
Fidèle à lui-même, Federer n’a pas refermé ce chapitre en parlant de lui. Comme lors de ses plus grandes finales, il a su finir fort. Après avoir remercié ses proches, ses entraîneurs, ses modèles, il a eu un mot pour ceux que l’on cite rarement dans les livres d’histoire : les ramasseurs de balles. Il les a remerciés pour leur rôle discret mais essentiel, lui qui connaît chaque recoin du protocole d’un grand tournoi.
Il s’est ensuite tourné vers les joueurs et joueuses d’aujourd’hui, les invitant à continuer de repousser les limites du jeu, à emmener le tennis « vers de nouveaux niveaux ». Un message de passage de témoin, sans nostalgie forcée, mais avec la conviction de quelqu’un qui a lui-même redéfini les standards.
Son palmarès, lui, reste gravé : huit titres à Wimbledon, six à l’Open d’Australie, un Roland-Garros décroché en 2009, une couronne à l’US Open répétée cinq années de suite. Et cette place unique parmi les huit hommes seulement à avoir réalisé le Grand Chelem en carrière.
« Je suis ravi d’avoir fait ce voyage jusqu’ici », a-t-il confié. « C’est incroyable de se voir dans un endroit comme celui-ci. S’immerger dans l’histoire de ce sport signifie beaucoup pour moi. » À Newport, l’homme qui a longtemps semblé flotter au-dessus du jeu a trouvé un écrin à la mesure de son héritage.
Mary Carillo, autre voix du jeu honorée
Roger Federer n’était pas le seul à entrer au panthéon ce samedi. Mary Carillo, ancienne joueuse devenue figure majeure du commentaire sportif, a été intronisée en tant que contributrice. Présentée par Billie Jean King, déjà membre du Hall of Fame, elle a rejoint officiellement ceux qu’elle a si souvent racontés.
« Elle a gagné sa place dans le journalisme sportif et elle a gagné sa place à Newport », a lancé King, résumant en une phrase la carrière de Carillo, également membre du Sports Broadcasting Hall of Fame.
À 69 ans, Carillo s’est retrouvée face à une assemblée de légendes qu’elle connaît par cœur, mais qu’elle côtoie rarement de ce côté-là du micro. « Passer ces portes ici en votre compagnie, c’était au-delà de mes rêves », a-t-elle avoué, émue.
À Newport, le tennis a salué une fois de plus son passé pour mieux éclairer son présent. Federer, lui, a quitté la scène comme il a quitté le court : sous une ovation, les yeux humides, mais avec le sentiment d’avoir, une dernière fois, tenu son service au moment décisif.




