Test de cricket à Lord’s : tensions politiques et interview controversée
Le cricket, ce jour-là à Lord’s, a failli passer au second plan. En coulisses, une menace lourde planait sur le deuxième Test entre l’Angleterre et le Pakistan : la perspective, brandie par le Pakistan Cricket Board (PCB), de faire annuler le match et le reste de la tournée si une interview télévisée était diffusée. Sur le terrain, pourtant, les joueurs pakistanais assurent n’avoir rien su.
Une interview, une menace, un Test en sursis
Tout part d’un entretien filmé par Sky Sports pendant la pause déjeuner du premier jour. L’interview n’a rien de banal : face à Michael Atherton, anciens capitaine d’Angleterre, se tiennent Suleiman et Kasim Khan, les fils d’Imran Khan, icône absolue du cricket pakistanais, ex-premier ministre, aujourd’hui incarcéré depuis trois ans.
Selon des informations venues des instances, le PCB aurait alors agité la menace la plus extrême : annuler le Test de Lord’s et le reste de la série de trois matches si Sky diffusait l’entretien. La pression est maximale, le contexte explosif.
Une version de l’interview est finalement diffusée. Les caméras tournent, les mots des fils d’Imran Khan passent à l’antenne. Et, pendant ce temps, les joueurs du Pakistan… déjeunent.
Ils reviennent ensuite sur le terrain comme si de rien n’était, pour reprendre le jeu après l’intervalle. Le Test continue. Le drame annoncé n’a pas lieu.
Sarfaraz coupe court : « Je ne sais rien »
À la fin du deuxième jour, Sarfaraz Ahmed se présente devant les médias. L’entraîneur principal, ancien gardien de guichet de la sélection, est immédiatement interrogé sur cette menace d’annulation et sur l’interview des fils d’Imran Khan.
Sa réponse est nette, presque sèche : « Je ne sais rien. Je me concentre sur le match », lâche-t-il.
Relancé sur l’interview elle-même, il insiste : « Vous parlez de l’interview ? Nous ne sommes pas au courant de l’interview. »
On lui demande alors si, à un moment, il a été question que ses joueurs ne reviennent pas sur le terrain pour la session de l’après-midi du premier jour. Sarfaraz désamorce : « Tout va bien. Nous étions en train de déjeuner à ce moment-là. »
Un vestiaire tenu à l’écart ? Une décision gérée uniquement au plus haut niveau entre le PCB, l’ECB et les diffuseurs ? Sur ce point, Sarfaraz ne s’étend pas. La ligne est claire : le groupe se concentre sur le jeu, le reste appartient aux dirigeants.
Imran Khan, toujours au cœur du débat
Derrière cette séquence se dessine la silhouette immense d’Imran Khan. À 73 ans, l’ancien all-rounder reste la figure tutélaire du cricket pakistanais, capitaine héroïque de la victoire en Coupe du monde 1992 après une carrière internationale de 21 ans.
Puis chef de gouvernement, de 2018 à 2022. Depuis 2023, il est en prison pour des accusations de corruption qu’il rejette. Son cas divise le pays et dépasse largement le cadre sportif.
Dans l’interview menée par Michael Atherton, Suleiman et Kasim expriment leurs inquiétudes sur le traitement réservé à leur père, sur sa sécurité. Ils critiquent aussi la réaction du gouvernement britannique. Avant même la diffusion, Sky reçoit une plainte contestant le projet de passer l’entretien à l’antenne.
L’ECB, face à la montée de la tension, consulte alors le Foreign, Commonwealth and Development Office pour obtenir une ligne de conduite. Le cricket se retrouve, une fois de plus, coincé entre diplomatie, télévision et enjeux internes au Pakistan.
Deux diffuseurs, deux choix
Autre élément révélateur : en Angleterre, Sky diffuse l’interview. Au Pakistan, le match est retransmis par le diffuseur public PTV, qui reprend les images de Sky… mais pas l’entretien. Le flux est filtré. Même match, même réalisation, récit différent à l’écran.
Malgré la menace initiale, les touristes pakistanais reprennent le jeu après la pause déjeuner et le Test se déroule jusqu’au bout du deuxième jour. À ce stade, l’Angleterre mène de 261 points, avec un score de 81-3 dans sa deuxième manche. Sur le terrain, la bataille suit son cours. En tribunes et dans les bureaux, c’est une autre partie qui se joue.
Il est également entendu que Sky n’a reçu aucune autre plainte le vendredi au sujet de cette interview. La tempête, au moins publiquement, semble s’être calmée.
Un passé chargé entre l’Angleterre et le Pakistan
Cette affaire renvoie à une relation déjà marquée par les tensions entre les deux nations en Test cricket. En 2006, à The Oval, un Test entre l’Angleterre et le Pakistan avait été abandonné après des accusations de tricherie à la balle visant les visiteurs. Le Pakistan avait refusé de revenir sur le terrain après le thé du quatrième jour. Résultat : match perdu par forfait, une première – et toujours unique – dans l’histoire des Tests.
Aujourd’hui, alors que cette série se poursuit, un autre chapitre sensible s’écrit, moins sur la pelouse que dans les couloirs du pouvoir.
Une tournée sous haute surveillance
L’histoire entre l’Angleterre et le Pakistan ne s’arrête pas à Lord’s. En octobre, l’Angleterre doit se rendre au Pakistan pour un tri-série en one-day face au pays hôte et au Sri Lanka. Ce sera la quatrième visite anglaise en quatre ans, après un trou de 17 ans lié aux inquiétudes sécuritaires.
La perspective de cette nouvelle tournée donne un relief particulier à l’épisode de Lord’s. Comment évolueront les relations entre le PCB, l’ECB et les diffuseurs, alors que la figure d’Imran Khan continue de polariser le débat au Pakistan et au-delà ?
Pour l’instant, Sarfaraz Ahmed s’en tient à son terrain. Le reste, lui, se joue bien au-dessus de sa zone de frappe.




